La toute première œuvre du MoMA
Le Museum of Modern Art ouvre ses portes en novembre 1929. En janvier 1930, à peine deux mois plus tard, il acquiert sa toute première œuvre pour sa collection permanente — un don du mécène Stephen C. Clark. Ce premier tableau se trouve aujourd'hui dans la salle 521, entouré d'autres scènes de la vie américaine peintes dans les deux décennies suivantes.
1. Maison près de la voie ferrée : le tableau qui a hanté Hitchcock
Peinte par Edward Hopper en 1925, Maison près de la voie ferrée montre une demeure victorienne isolée, coupée du reste du monde par une voie ferrée qui barre tout le bas du tableau. C'est cette toile, achetée par le MoMA en janvier 1930, qui devient sa toute première acquisition — un choix qui affirme d'emblée l'intérêt du jeune musée pour l'art américain contemporain plutôt que pour les seules avant-gardes européennes.
Le réalisateur Alfred Hitchcock a lui-même reconnu cette maison comme l'inspiration principale du manoir Bates dans Psychose (1960) — une filiation que le tableau garde depuis comme une partie de sa légende, entre solitude picturale et imaginaire d'horreur américain.
2. Le Monde de Christina : une femme qui refusait le fauteuil roulant
Andrew Wyeth peint Le Monde de Christina en 1948, après avoir observé depuis sa fenêtre sa voisine dans le Maine, Anna Christina Olson, ramper dans un champ vers sa maison. Christina Olson souffrait d'une maladie neuromusculaire dégénérescente, probablement une poliomyélite, qui l'empêchait de marcher — elle refusait cependant le fauteuil roulant et préférait se déplacer en s'aidant de ses seuls bras, exactement comme le tableau la montre, vue de dos dans sa robe rose au milieu de l'herbe.
Le tableau est d'abord montré à la galerie Macbeth de Manhattan en 1948. Alfred Barr, le premier directeur du MoMA, l'achète pour 1 800 dollars — une somme modeste même pour l'époque — et le fait connaître activement au sein du musée. Sa popularité grandit lentement dans les décennies suivantes jusqu'à devenir l'une des images les plus reproduites de l'art américain du XXe siècle ; le musée ne le prête aujourd'hui que rarement.
3. Kenneth Fearing : un poète au cœur qui saigne, littéralement
Alice Neel peint le poète Kenneth Fearing en 1935, quelques années après l'avoir rencontré à son arrivée à Greenwich Village en 1932. Fearing, figure de la poésie de la Grande Dépression, est assis à son bureau sous une ampoule nue — mais sa poitrine est ouverte, et un petit squelette y presse un cœur miniature. Neel expliquera plus tard que ce cœur qui saigne symbolisait la compassion du poète pour la misère qui l'entourait durant la Dépression.
Autour de lui, Neel entasse des détails qui renvoient directement à la vie de Fearing : le métro aérien de la Sixième Avenue, près duquel il vivait et qu'il citait comme une source d'inspiration pour ses poèmes, apparaît en modèle réduit dans la composition. C'est un portrait qui ne cherche pas la ressemblance physique seule, mais une forme de biographie condensée dans un seul cadre.
4. Le Métro : un muraliste mexicain regarde New York
José Clemente Orozco peint Le Métro en 1928, lors de son second séjour à New York. Muraliste déjà reconnu au Mexique, associé à Diego Rivera et David Alfaro Siqueiros dans ce qu'on appellera la Renaissance murale mexicaine, il peine pourtant à se faire un nom dans une ville qui ne connaît pas encore son travail. Le tableau, un petit format de 41 x 56 centimètres offert au musée par Abby Aldrich Rockefeller, montre plusieurs usagers du métro new-yorkais — ouvert en 1904 — au visage de pierre, presque sans expression, dans un contraste appuyé avec l'éclat métallique des poteaux qui structurent le wagon.
Orozco restera à New York jusqu'en 1934 sans jamais y obtenir la reconnaissance qu'il avait chez lui ; sa plus grande réussite américaine de cette période reste un cycle de cinq panneaux muraux peint en 1931 pour la New School for Social Research. Le Métro, avec sa mélancolie urbaine et ses figures anonymes, préfigure ce regard d'étranger que le peintre pose sur la ville tout au long de ce séjour.
5. Tongues (Holy Rollers) : une église pentecôtiste de Bronzeville
Archibald Motley peint Tongues (Holy Rollers) en 1929, en pleine bascule de sa peinture vers les scènes urbaines vibrantes de la vie noire de Bronzeville, le quartier de Chicago où sa famille s'est installée. La toile montre un office pentecôtiste en pleine transe : des fidèles saisis en plein mouvement, traversés par ce que les pratiquants appellent le don des langues — parler en une langue incompréhensible sous l'effet de l'extase religieuse.
Motley s'intéresse autant au spectacle de cette transe collective qu'aux formes musicales nouvelles qui l'accompagnent : la toile capture une manière de célébrer encore en formation, propre aux classes populaires noires de Chicago dans les années 1920. Elle appartient à la même décennie que ses scènes de cabarets et de rues animées, mais choisit ici un tout autre registre, plus intérieur et plus sacré.
6. In the Spring : une gravure de Grant Wood, l'Iowa au prix d'un roman
In the Spring, réalisée par Grant Wood en 1939, est la seule œuvre de cette salle qui ne soit pas une peinture : une lithographie de 30 x 40 centimètres environ, tirée à 250 exemplaires par l'imprimeur George C. Miller pour l'organisation Associated American Artists. Cette structure, fondée en 1934, vend par correspondance des estampes signées d'artistes reconnus à un prix volontairement bas — l'équivalent d'un livre — dans le but explicite de démocratiser l'art en pleine Dépression.
L'image montre un fermier au travail, bêche à la main, sur une terre vallonnée typique de l'Iowa natal de Wood, dans une composition aux courbes douces caractéristique de son style. À la différence de la maison isolée de Hopper ou du corps immobilisé de Christina, cette scène de labeur agricole traite le même sujet — une Amérique rurale et laborieuse — sur le mode de l'optimisme plutôt que de la mélancolie.
7. Blume et Stuart Davis, deux autres regards sur l'Amérique industrielle
Parade, peint par Peter Blume en 1930, est le premier grand tableau de l'artiste, développé à partir d'esquisses réalisées le long des quais industriels de l'Hudson, à New York. Blume y fusionne l'imagerie portuaire — grues, structures métalliques — avec des figures casquées inspirées des armures médiévales qu'il avait observées au Metropolitan Museum ; le tableau fut la pièce maîtresse de sa première exposition personnelle, à la Daniel Gallery, la même année.
Barber Shop Chord, lithographie réalisée par Stuart Davis en 1931 à son retour d'un séjour à Paris, fait partie d'une série de cinq lithographies exécutées avec le maître imprimeur George C. Miller. Davis y combine des motifs réels et imaginaires puisés à Gloucester, dans le Massachusetts, où il se retirait pour peindre, en exploitant les noirs et les gris profonds propres à la lithographie — une technique qu'il n'emploiera que rarement dans sa carrière.
Combien de temps
Huit œuvres, huit histoires courtes à raconter — la salle se visite en un peu plus d'une heure si l'on s'arrête sur chacune ; une quinzaine de minutes suffisent en ne retenant que les trois tableaux les plus connus (Hopper, Wyeth, Neel).
- Repères sur la toute première œuvre du MoMA — 5 minutes.
- Maison près de la voie ferrée (Hopper) — 7 minutes.
- Le Monde de Christina (Wyeth) — 7 minutes.
- Kenneth Fearing (Neel) — 7 minutes.
- Le Métro (Orozco) — 7 minutes.
- Tongues (Holy Rollers) (Motley) — 7 minutes.
- In the Spring (Wood) — 6 minutes.
- Parade (Blume) — 7 minutes.
- Barber Shop Chord (Stuart Davis) — 7 minutes.
Sources et vérification
Vérifié auprès des pages de collection du MoMA (moma.org) et recoupé avec Wikipédia FR/EN.
- MoMA — Edward Hopper, House by the Railroad
- Wikipedia EN — House by the Railroad
- MoMA — Andrew Wyeth, Christina's World
- Wikipedia EN — Christina's World
- MoMA — Alice Neel, Kenneth Fearing
- MoMA — 521: American Idioms (gallery)
- MoMA — José Clemente Orozco, The Subway
- MoMA — Archibald John Motley Jr., Tongues (Holy Rollers)
- MoMA — Archibald Motley's Tongues (Holy Rollers) (magazine feature)
- MoMA — Grant Wood, In the Spring
- Smithsonian American Art Museum — Grant Wood, In the Spring
- MoMA — Peter Blume, Parade
- MoMA — Stuart Davis, Barber Shop Chord
Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site du MoMA avant de suivre un itinéraire.
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Le MoMA, New York
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