Onze tableaux, un seul peintre
Les galeries Alfred H. Barr Jr., au cinquième étage du MoMA, rassemblent la collection permanente d'art des années 1880 aux années 1940. La salle 506 y fait exception : plutôt que de mélanger les artistes par période, elle est réservée à Matisse seul, avec onze toiles couvrant sa période la plus expérimentale, entre 1907 et 1916.
1. L'Atelier rouge : un espace repeint dans la seule couleur du souvenir
Peint à Issy-les-Moulineaux à l'automne 1911, L'Atelier rouge montre l'espace de travail de Matisse presque entièrement noyé dans un rouge uniforme — sol, murs et meubles confondus dans une seule teinte, alors que la pièce réelle avait des murs gris. Le tableau montre six peintures, trois sculptures et une céramique de Matisse lui-même, disposées comme dans l'atelier réel. En 2022, le MoMA a retrouvé et réuni la quasi-totalité de ces œuvres originales pour une exposition consacrée au tableau — la première fois que ces objets se retrouvaient physiquement ensemble depuis l'atelier de Matisse, plus d'un siècle plus tôt.
Le tableau change plusieurs fois de mains avant d'arriver au MoMA : acheté en 1927 par David Tennant, fondateur du Gargoyle Club de Londres, il orne les murs de cette boîte de nuit pendant près de quinze ans avant d'être racheté par un marchand new-yorkais. Le MoMA l'acquiert en 1949 — près de quarante ans après sa création, et après avoir longtemps orné un club plutôt qu'un musée.
2. La Danse : une esquisse pour Moscou, refusée puis adorée
Au début de 1909, le collectionneur moscovite Sergueï Chtchoukine, qui suit Matisse depuis leur rencontre en 1906, lui commande deux grands panneaux décoratifs pour la cage d'escalier de son hôtel particulier : l'un sur la danse, l'autre sur la musique. La Danse (I), conservée au MoMA, est l'esquisse préparatoire de 1909 pour ce projet — la version finale, plus grande et plus vive, part pour Moscou en 1910 et se trouve aujourd'hui à l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg.
Quand Chtchoukine découvre la version finale à son arrivée à Moscou fin 1910, il télégraphie d'abord à Matisse pour refuser les deux panneaux, jugés trop dénudés pour son escalier. Il change d'avis en quelques jours et les accepte finalement, allant jusqu'à qualifier plus tard ces toiles des « plus beaux tableaux de [sa] collection ». L'esquisse du MoMA, sans les repentirs et les scènes que Matisse peindra sans le moindre dessin préparatoire pour le panneau Musique, garde la trace de cette genèse hésitante.
3. Deux natures mortes aux poissons rouges, à deux ans d'écart
Poissons rouges et sculpture, peint à Issy-les-Moulineaux au printemps-été 1912, est l'un des quatre tableaux que Matisse consacre aux poissons rouges après son premier voyage au Maroc, plus tôt cette année-là — le bocal devient un motif qu'il replace dans plusieurs natures mortes et vues d'atelier au fil de la décennie suivante.
Poissons rouges et palette, peint entre fin novembre 1914 et le printemps 1915, reprend le motif dans une composition beaucoup plus proche du cubisme, découpée en larges bandes planes — une manière de peindre que Matisse doit en partie à ses discussions et à ses désaccords avec Picasso, durant l'été 1914. Dans la zone abstraite à droite du tableau, Matisse décrit lui-même « un personnage qui a une palette à la main et qui regarde » : probablement l'artiste lui-même, dédoublé dans sa propre toile.
4. La Leçon de piano : le fils dans l'atelier du père
La Leçon de piano, peint à Issy-les-Moulineaux à la fin de l'été 1916, montre le fils de Matisse, Pierre, alors âgé de seize ans mais peint avec des traits d'enfant plus jeune, assis au piano. Derrière lui, la silhouette à peine esquissée d'une femme n'est pas une professeure de musique mais un tableau dans le tableau — Femme sur un tabouret haut, une autre toile de Matisse, accrochée dans le salon au moment où celui-ci peint son fils. Au premier plan à gauche, une sculpture décorative de Matisse referme la composition : Pierre est littéralement entouré par l'œuvre de son père.
5. Les Marocains : le souvenir d'un voyage
Les Marocains, peint à Issy-les-Moulineaux entre la fin de 1915 et l'automne 1916, est un souvenir du Maroc, où Matisse s'est rendu à deux reprises en 1912 et 1913. Le peintre décrivait lui-même le sujet comme des « figures allongées de Marocains, sur une terrasse, avec leurs pastèques et leurs gourdes » ; au-delà des légumes jaunes et verts se devinent une mosquée et un vase de fleurs posé sur une balustrade. Matisse y utilise le noir avec une générosité inhabituelle, comme une couleur à part entière qui unifie l'ensemble de la composition plutôt que comme une simple ombre.
6. Trois autres toiles d'Issy-les-Moulineaux, de la fenêtre à la table
La Fenêtre bleue, peinte à l'été 1913 dans la chambre du second étage de la maison de Matisse à Issy-les-Moulineaux, est la seule toile où le peintre représente l'extérieur de son propre atelier : on aperçoit par la fenêtre le bâtiment niché dans des arbres peints en bleu, jusqu'à son toit pentu et sa cheminée, tandis que le jaune de la façade fait écho aux objets posés sur la coiffeuse au premier plan.
Composition, peinte à Issy-les-Moulineaux en 1915, montre, selon les propos mêmes de Matisse recueillis lors d'un entretien de 1931, la vue depuis une fenêtre à rideaux de sa maison, avec la marquise en verre bleu qui surmontait la porte d'entrée — un sujet domestique traité dans une facture presque abstraite, réduite à de larges aplats.
La Table de marbre rose, peinte à Issy-les-Moulineaux au printemps-été 1917, est une nature morte organisée autour d'une table de marbre recouverte d'une nappe rose, sur laquelle repose une coupe blanche entourée de plantes ; Matisse y pousse la simplification des contours et des aplats de couleur héritée des années précédentes, juste avant son départ pour Nice qui marquera un tournant vers une manière plus douce.
Combien de temps
La salle se traverse en quelques minutes, mais les toiles principales justifient qu'on s'y attarde ; les autres Matisse de la salle complètent le tableau d'ensemble d'une décennie de recherche.
- Repères sur l'atelier de Matisse — 6 minutes.
- L'Atelier rouge — 9 minutes.
- La Danse (I) — 7 minutes.
- Poissons rouges et sculpture — 5 minutes.
- Poissons rouges et palette — 6 minutes.
- La Leçon de piano — 7 minutes.
- Les Marocains — 6 minutes.
- La Fenêtre bleue — 6 minutes.
- Composition (1915) — 4 minutes.
- La Table de marbre rose — 4 minutes.
Sources et vérification
Vérifié auprès des pages de collection du MoMA (moma.org) et recoupé avec Wikipédia FR/EN.
- MoMA — Henri Matisse, The Red Studio
- Washington Post — Matisse's Red Studio ignites a display at MoMA
- MoMA — Henri Matisse, Dance (I)
- Wikipedia EN — Dance (Matisse)
- Wikipedia EN — Music (Matisse)
- MoMA — Henri Matisse, Goldfish and Sculpture
- MoMA — Henri Matisse, Goldfish and Palette
- MoMA — Henri Matisse, The Piano Lesson
- Wikipedia EN — The Piano Lesson (Matisse)
- MoMA — Henri Matisse, The Moroccans
- MoMA — Gallery 506: Henri Matisse
- MoMA — Henri Matisse, The Blue Window
- MoMA — Henri Matisse, Composition, 1915
- MoMA — Henri Matisse, The Rose Marble Table
Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site du MoMA avant de suivre un itinéraire.
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Le MoMA, New York
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