Art Institute of Chicago · Salle 263

American Gothic : ce ne sont ni un mari ni sa femme

L'un des tableaux les plus parodiés de l'histoire de l'art américain montre en réalité un frère qui peint sa sœur, et son propre dentiste — deux personnes qui ne se sont jamais rencontrées, posant séparément pour un tableau que le public a immédiatement lu comme le portrait d'un couple marié. Autour de lui, la révolution mexicaine, la Grande Migration et le portrait maudit de Dorian Gray racontent une Amérique bien moins tranquille.

Salles et œuvres vérifiées sur la base de collections du musée

American Gothic, peinture de Grant Wood, à l’Art Institute of Chicago
Grant Wood, American Gothic (1930) — Wikimedia Commons, Domaine public

La scène américaine entre deux guerres

Cette salle rassemble des peintures réalisées dans les années 1930 et 1940 par des artistes associés au mouvement de la scène américaine et à ses marges — muralistes mexicains, peintres de la Grande Migration, portraitiste du macabre —, qui cherchent tous à représenter la vie rurale et urbaine du pays dans un style figuratif accessible, à contre-courant des avant-gardes européennes de la même époque.

1. Un frère, une sœur, et un dentiste inconnu l'un de l'autre

American Gothic, peint par Grant Wood en 1930, montre un fermier armé d'une fourche et une femme plus jeune debout à ses côtés, devant une maison à la façade en bois ornée d'une fenêtre en ogive de style néogothique repérée par Wood dans la petite ville d'Eldon, en Iowa. Pour peindre les deux personnages, Wood fait poser sa propre sœur, Nan Wood Graham, et son dentiste, Byron McKeeby — les deux modèles ne se sont jamais rencontrés, chacun posant séparément dans l'atelier du peintre, la maison elle-même étant peinte lors d'un déplacement à part.

2. Le malentendu qui a suivi le tableau pendant des décennies

Grant Wood a toujours affirmé avoir voulu représenter un père et sa fille, et non un couple marié — une précision confirmée dans une lettre de 1941 à une correspondante. Nan Wood Graham, embarrassée à l'idée de passer pour l'épouse d'un homme deux fois plus âgé qu'elle, a insisté toute sa vie sur cette lecture père-fille, sans parvenir à effacer complètement l'interprétation opposée, popularisée par des générations de parodies publicitaires et politiques qui montrent le tableau comme le portrait d'un couple rural strict et austère.

3. Zapata, la même année, une tout autre Amérique

Zapata, peint par José Clemente Orozco en 1930 — la même année qu'American Gothic —, montre le révolutionnaire mexicain Emiliano Zapata encadré dans une porte, entouré de compagnons d'armes et de figures en deuil. Orozco, l'un des chefs de file de la peinture murale mexicaine, choisit une imagerie violente — des cartouches de munitions en bandoulière sur une épaule, une épée pointée vers un œil — pour livrer un portrait ambigu plutôt qu'un hommage : Zapata, assassiné en 1919, incarne pour les artistes mexicains de gauche l'ensemble de la lutte révolutionnaire, avec ses souffrances autant que ses idéaux.

Peint en Californie, ce grand format rappelle que la même année qui a vu naître l'image la plus paisible de l'Amérique rurale a aussi produit l'une de ses images les plus habitées par la violence politique, de l'autre côté de la frontière.

Weaving (« Le Tissage »), peint par Diego Rivera en 1936, montre Luz Jiménez, maîtresse tisserande nahua, passant la trame sur un métier à tisser à sangle dorsale, la partie achevée du textile posée sur ses genoux. Rivera, figure majeure de la peinture moderne mexicaine après la Révolution (1910-1920), défend une identité nationale ancrée dans les cultures indigènes et populaires, distincte de l’héritage colonial espagnol ; en plaçant Jiménez au centre, il revendique ses traditions comme siennes. Cette tempera et huile sur toile (66 × 106,7 cm) a été achetée à l’atelier de l’artiste, au Mexique, en 1936 par Julie F. Miller, de Chicago, puis donnée à l’Art Institute par sa fille en 1998.

4. Ellison et Lawrence, la Grande Migration racontée de l'intérieur

Gare de chemin de fer de Walter Ellison, peint en 1935, montre une scène de départ dans une gare, opposant d'un côté des voyageurs blancs embarquant vers la Floride pour les loisirs, assistés par des porteurs noirs, et de l'autre des voyageurs noirs partant vers le nord — Chicago, Detroit, New York — pour fuir les lois Jim Crow et chercher de meilleures conditions de vie. Ellison, qui a lui-même quitté la Géorgie pour Chicago vers 1926 dans le cadre de la Grande Migration, signe le tableau de ses initiales sur une valise, signature discrète d'une expérience personnelle.

Le Mariage de Jacob Lawrence, peint en 1948, montre une cérémonie de mariage vue de dos, les invités tournés vers un pasteur à peine visible, entourés de vasques de fleurs colorées qui symbolisent le bonheur et la prospérité promis aux mariés. Lawrence, qui consacrera plusieurs séries entières à la Grande Migration et à l'histoire de Harriet Tubman, résumait ainsi sa démarche : « Je peins les choses que j'ai vécues. »

La Chambre n° VI (The Room No. VI), peinte à Chicago en 1948 par Eldzier Cortor, qui y a grandi et étudié, expose les conditions de vie misérables de nombreux Afro-Américains du South Side : à cause de la discrimination dans le logement, ils étaient souvent relégués dans des « kitchenettes », des appartements divisés en pièces uniques sans véritable accès à une cuisine ou à une salle de bains. Une femme nue ancre la composition, flanquée de trois autres personnes dont les corps, cadrés de près, s’étendent sur un même matelas ; Cortor insiste sur les motifs et les textures — draps, plancher, papier peint — et transforme, par un vocabulaire volontairement décoratif, un décor sinistre en composition lumineuse. Huile et gesso sur Masonite (106,9 × 79,9 cm).

5. Benton et Albright, le travail et le mal

Les Cueilleurs de coton de Thomas Hart Benton, peint en 1945 d'après des souvenirs d'un séjour en Géorgie à la fin des années 1920, emploie un style sinueux et courbe pour rendre l'effort physique de ce travail. Le tableau évoque le métayage, un système agricole né après la guerre de Sécession qui a perpétué la pauvreté des travailleurs noirs et est devenu le symbole d'une injustice à la fois raciale et économique.

Le Portrait de Dorian Gray d'Ivan Albright, peint en 1943-1944, est le portrait corrompu réalisé pour l'adaptation cinématographique du roman d'Oscar Wilde sortie en 1945 : à mesure que le héros du film sombre dans la dépravation, c'est ce tableau qui, à l'écran, enregistre sa décadence morale — la seule image filmée en couleur au sein d'un film par ailleurs entièrement en noir et blanc. Albright, déjà connu pour son style macabre, était le candidat évident pour ce portrait grotesque ; exposé à l'Art Institute, le tableau attire alors une foule telle que le Chicago Tribune rapporte que le musée « a un mal fou à gérer l'affluence ».

Combien de temps

Regardez les visages d'American Gothic : rien dans les traits des deux modèles n'indique en réalité un lien conjugal — c'est le cadrage serré et la posture qui ont suffi à créer le malentendu. Comptez environ une heure pour les huit œuvres retenues de la salle.

  • Repères sur la salle — 5 minutes.
  • American Gothic — 8 minutes.
  • Le malentendu père-fille / couple — 6 minutes.
  • Zapata (Orozco) — 6 minutes.
  • Le Tissage (Rivera) — 6 minutes.
  • Gare de chemin de fer (Ellison) — 6 minutes.
  • Le Mariage (Lawrence) — 6 minutes.
  • La Chambre n° VI (Cortor) — 6 minutes.
  • Les Cueilleurs de coton (Benton) — 6 minutes.
  • Le Portrait de Dorian Gray (Albright) — 7 minutes.

Sources et vérification

Vérifié auprès des notices officielles de l'Art Institute of Chicago (artic.edu) et recoupé avec Wikipédia FR/EN.

Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site du Art Institute of Chicago avant de suivre un itinéraire.

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