Milan · Pinacothèque de Brera

Le Sposalizio de Raphaël, ou l'élève qui dépasse le maître

À vingt et un ans, Raphaël peint un tableau qui reprend presque trait pour trait la composition de son maître — et la dépasse si nettement que l'original de Pérugin en paraît raide. Les salles V, X, XXIV et XXVII de Brera l'entourent d'autres œuvres pensées pour ou par la même cour d'Urbino : Piero della Francesca, Bramante, Signorelli, Genga, Bronzino.

Salles et œuvres vérifiées sur la base de collections du musée

Le Mariage de la Vierge (Sposalizio), peinture de Raphaël, à la Pinacothèque de Brera
Raphaël, Le Mariage de la Vierge (1504) — Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

La salle où Brera recompose le studiolo d'Urbino

La salle XXIV de la Pinacothèque de Brera est considérée par le musée comme son cœur : elle rassemble les trois grands noms liés à la cour d'Urbino — Piero della Francesca, Raphaël (natif d'Urbino) et Bramante (originaire de la région). L'accrochage cherche délibérément à recomposer l'atmosphère du studiolo du duc Federico da Montefeltro, le cabinet privé où ces images auraient pu se côtoyer à l'époque.

1. Le Sposalizio, un dialogue avec le maître

Le Sposalizio della Vergine (Le Mariage de la Vierge), peint par Raphaël en 1504, montre le grand prêtre unissant Marie et Joseph devant un temple circulaire à l'antique, tandis qu'un prétendant éconduit brise de dépit sa branche desséchée au premier plan. Raphaël achève ce tableau juste avant de quitter l'Ombrie pour Florence, à l'âge de vingt et un ans, en ayant sous les yeux un Sposalizio presque identique peint par son maître Pérugin, conservé aujourd'hui au musée des Beaux-Arts de Caen — même sujet, même temple en arrière-plan, même disposition générale des figures. Mais Raphaël resserre l'espace, donne plus de liberté et de naturel aux poses, et parvient à un effet de profondeur que la version plate de Pérugin n'atteint pas.

La Pinacothèque de Brera a organisé en 2016 une exposition confrontant directement les deux tableaux, réunis pour la première fois depuis des siècles — une manière de trancher visuellement un débat qui dure depuis l'époque de Vasari sur ce que Raphaël doit exactement à son maître.

2. Volé par un officier, sauvé par un vice-roi

Le tableau ornait à l'origine l'église Saint-François à Città di Castello, en Ombrie. Un officier des troupes napoléoniennes le fait retirer de l'église et le revend à Milan pour une somme importante — un épisode banal dans le grand mouvement de spoliations qui vide les églises italiennes de leurs chefs-d'œuvre à cette période. C'est le vice-roi d'Italie, Eugène de Beauharnais, beau-fils de Napoléon, qui reconnaît la valeur exceptionnelle du tableau et le destine à la future Pinacothèque de Brera, où il est présenté lors de l'inauguration du musée, le 15 août 1809.

Le tableau n'est donc jamais reparti en Ombrie : ce qui a commencé comme un vol de guerre est devenu, deux siècles plus tard, l'une des œuvres les plus visitées de Milan.

3. La Pala Montefeltro, Piero della Francesca et le tombeau du duc

La Pala Montefeltro (Vierge à l'Enfant avec des saints, des anges et Federico da Montefeltro), peinte par Piero della Francesca entre 1472 et 1474, montre la Vierge trônant au centre, tenant l'Enfant endormi, entourée de six saints — Jean-Baptiste, Bernardin, Jérôme, François, Pierre martyr et Jean l'Évangéliste — et d'archanges, tandis que Federico da Montefeltro, en tenue de commandant militaire, est agenouillé devant le groupe sacré. Au-dessus de la scène est suspendu un œuf d'autruche, à la fois symbole de la maternité miraculeuse de Marie et emblème héraldique de la famille Montefeltro ; l'Enfant endormi renvoie autant à la maternité qu'à la mort, ce qui a conduit certains historiens à voir dans le tableau une œuvre à vocation funéraire.

Le tableau a été peint pour l'église Saint-Bernardin d'Urbino, que Federico da Montefeltro avait fait construire pour y recevoir sa propre tombe. Comme le Sposalizio, il a été retiré de son église d'origine et transféré à Milan lors des réquisitions napoléoniennes du début du XIXe siècle — les deux tableaux partagent donc, en plus de leur sujet marial et de leur lien avec Urbino, une histoire de spoliation identique.

4. Bramante en salle XXIV, Signorelli en salle V

Le Christ à la colonne, peint vers 1490 et attribué à Bramante — l'attribution reste discutée, certains historiens penchant pour Bramantino —, est la seule peinture sur panneau connue de l'architecte-peintre originaire d'Urbino. Commandé par l'abbaye de Chiaravalle, près de Milan, le tableau y reste jusqu'en 1915, date à laquelle il rejoint Brera en dépôt — l'abbaye conservant pour elle une copie. Le Christ, attaché à une colonne ouvragée de reliefs antiques avant la flagellation, est montré en gros plan, dans un éclairage double, frontal et par une fenêtre à l'arrière-plan ; une pyxide dorée posée sur le rebord de cette fenêtre renvoie à l'Eucharistie. En janvier 2017, un dysfonctionnement du chauffage de la Pinacothèque endommage cette toile en même temps qu'une quarantaine d'autres œuvres ; restaurée, elle retrouve sa place dans la salle XXIV en juin de la même année.

Non loin, en salle V, la Madone allaitante et la Flagellation de Luca Signorelli (vers 1482-1485, tempera sur bois, 84 × 60 cm chacune) sont les deux faces d'une bannière de procession réalisée pour la confrérie des Raccomandati de Santa Maria del Mercato, à Fabriano ; elles arrivent à Brera séparées, après les suppressions napoléoniennes de 1811. La Vierge allaitante renvoie à l'action de la confrérie auprès des enfants abandonnés. Élève de Piero della Francesca, Signorelli organise la Flagellation selon les règles de la perspective, autour d'une colonne, mais y ajoute « une ligne vibrante et nerveuse » qui doit à Pollaiolo et à Botticelli. Vue ensemble, la salle XXIV ne raconte donc pas qu'une seule histoire de maître dépassé par son élève : elle réunit, sur quelques mètres carrés, trois des artistes qui ont le plus fait pour la réputation artistique de cette petite cour italienne.

5. Salle XXVII — Genga et Bronzino, la suite du parcours vers Urbino

La Dispute sur l'Incarnation de Girolamo Genga, peinte entre 1516 et 1518, montre Dieu le Père entouré d'anges dominant la Vierge et l'Enfant avec le jeune saint Jean-Baptiste, entourés de six saints et pères de l'Église débattant du dogme de l'Immaculée Conception. Genga, natif de la région d'Urbino, a été formé dès l'âge de treize ans par Luca Signorelli à Orvieto — le même Signorelli dont la bannière est exposée en salle V — avant de passer trois années auprès de Pérugin, en compagnie de Raphaël lui-même. Revenu à Urbino, il travaille pour les ducs Guidobaldo da Montefeltro puis Francesco Maria della Rovere, prolongeant directement la lignée montefeltrienne de la salle voisine. Ce panneau, provenant à l'origine du maître-autel de Sant'Agostino à Cesena, a lui aussi rejoint Brera par les réquisitions napoléoniennes de 1809 — la troisième œuvre de ce parcours à partager cette histoire de spoliation.

Le Portrait d'Andrea Doria en Neptune d'Agnolo Bronzino, peint vers 1530-1540, montre l'amiral génois nu, drapé dans une voile qui ne cache presque rien, debout sur le pont de son navire comme Neptune sur son char. Commandé vers 1530 par l'évêque et collectionneur Paolo Giovio pour son « musée des hommes illustres », le tableau montrait à l'origine Doria tenant une rame, symbole de son commandement naval — un objet remplacé plus tard par un trident, d'une main inconnue, pour accentuer l'analogie avec le dieu marin. Peint quelques années à peine après le Sposalizio et la Pala Montefeltro, ce portrait mène le même parcours vers un tout autre monde : celui du maniérisme florentin et de l'allégorie du pouvoir.

6. Salle X — Bramante fresquiste à Milan, et Foppa

Dans la salle X, deux fragments de fresques de Bramante montrent l’architecte-peintre à Milan : L’Homme à la hallebarde (vers 1486, fresque transposée sur toile, 95 × 115 cm) et Le Chanteur (1490-1492, fresque transposée sur toile, 120 × 126 cm). Détachés de leur mur et reportés sur toile, ils ont pu survivre et entrer dans les collections de la Pinacothèque.

Le Martyre de saint Sébastien de Vincenzo Foppa (1485-1490, fresque transposée sur toile, 265 × 170 cm) a été détaché en 1808 du premier autel à gauche de Santa Maria di Brera. Le musée y voit un écho des techniques de perspective et du goût classique de Bramante : architecture monumentale à la perspective plus scénographique que rigoureuse, saint dont la pose rappelle la sculpture antique, visages de bourreaux marqués par Léonard. Des incisions visibles dans l’enduit révèlent le travail de mise en place, notamment au bras droit du saint.

Combien de temps

Dix œuvres réparties dans quatre salles, chacune méritant qu'on s'y arrête : comptez un peu plus d'une heure pour l'ensemble ; une quinzaine de minutes suffisent en ne s'arrêtant que sur le Sposalizio.

  • Repères sur la salle et la cour d'Urbino — 5 minutes.
  • Le Sposalizio della Vergine (Raphaël) — 10 minutes.
  • Histoire du vol napoléonien — 6 minutes.
  • La Pala Montefeltro (Piero della Francesca) — 10 minutes.
  • Le Christ à la colonne (Bramante) — 8 minutes.
  • La Vierge à l'Enfant, dite Madone allaitante (Signorelli, salle V) — 6 minutes.
  • La Flagellation (Signorelli, salle V) — 4 minutes.
  • La Dispute sur l'Incarnation (Genga) — 7 minutes.
  • Portrait d'Andrea Doria en Neptune (Bronzino) — 7 minutes.
  • L'Homme à la hallebarde (Bramante, salle X) — 4 minutes.
  • Le Chanteur (Bramante, salle X) — 4 minutes.
  • Le Martyre de saint Sébastien (Foppa, salle X) — 5 minutes.

Sources et vérification

Vérifié sur les notices officielles de la Pinacothèque de Brera (pinacotecabrera.org) et recoupé avec Wikipédia FR/EN.

Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site du Pinacothèque de Brera avant de suivre un itinéraire.

Poursuivre la visite

La Pinacothèque de Brera, Milan

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