Un mariage qui a fait entrer un génie dans la famille
En 1453, Andrea Mantegna épouse Nicolosia Bellini, fille du peintre Jacopo Bellini et sœur d'un autre peintre, Giovanni. Le mariage a probablement été organisé par Jacopo lui-même, désireux d'intégrer ce jeune prodige padouan à l'atelier familial le plus influent de Venise. Mantegna s'installe ensuite à Mantoue dès 1460, mais l'échange intellectuel entre les deux beaux-frères continue par-delà la distance, chacun observant et reprenant les inventions de l'autre pendant toute sa carrière.
1. Salle VI — Mantegna : un corps vu depuis les pieds, et un évangéliste à ses débuts
Le Christ mort de Mantegna, peint autour de 1483, montre le corps du Christ allongé sur une dalle funéraire, vu presque directement depuis la plante des pieds — un raccourci si radical qu'il écrase et déforme délibérément les proportions réelles pour que la composition reste lisible. Ce n'est probablement pas une commande extérieure : l'hypothèse la plus solide identifie ce panneau au « Christ en raccourci » retrouvé dans l'atelier de Mantegna à sa mort en 1506, vendu par son fils Ludovico au cardinal Sigismondo Gonzaga, avant d'entrer dans les collections des seigneurs de Mantoue. Approchez-vous des pieds percés et du visage exsangue de la Vierge et de saint Jean, serrés dans le coin gauche : Mantegna ne cherche pas la consolation, il cherche le choc frontal d'un cadavre exposé sans ménagement.
Le Polyptyque de saint Luc, peint entre 1453 et 1454, appartient à une tout autre époque de la vie de Mantegna : il le termine l'année même de son mariage avec Nicolosia, pour la chapelle Saint-Luc de l'abbaye bénédictine Sainte-Justine de Padoue. Onze panneaux composent l'ensemble ; au centre, saint Luc est assis sur un trône de marbre orné de dauphins sculptés, absorbé dans la rédaction de son évangile posé sur un pupitre incliné. C'est l'un des tout premiers grands chantiers du jeune Mantegna, mené en parallèle des fresques de la chapelle Ovetari — la même virtuosité perspective que le Christ mort, appliquée cette fois à un ensemble encore proche de la tradition du polyptyque gothique.
2. Salle VI — Bellini : la tendresse, avant le deuil
La Pietà de Giovanni Bellini, peinte vers 1460 — donc avant le Christ mort de son beau-frère —, choisit l'inverse de Mantegna : la Vierge presse sa joue contre celle de son fils mort, dans un geste d'une intimité presque insoutenable, sans aucun artifice de perspective spectaculaire. Une inscription peinte sur le parapet, empruntée à un poème, prévient le visiteur : quand ces yeux gonflés de larmes pouvaient encore susciter des gémissements, cette œuvre arrachait des soupirs à Bellini lui-même.
La Madonna greca, peinte vers 1460-1465, doit son nom aux quelques lettres grecques peintes en arrière-plan. La Vierge y est légèrement penchée vers l'Enfant qu'elle serre contre elle, dans une composition proche d'une autre Madone de Bellini conservée à la National Gallery de Washington. Arrivé à Brera en 1808 depuis l'office des Regolatori du Palais des Doges à Venise, ce panneau montre que la tendresse physique de la Pietà n'était pas réservée au deuil : Bellini la retrouve intacte dès qu'il peint une mère et un enfant vivant.
3. Salle VII — Carpaccio et le cycle de la Vierge
La Présentation de la Vierge au Temple de Vittore Carpaccio, peinte vers 1502-1505, montre la jeune Marie gravissant les marches du Temple avec une détermination presque adulte, tandis que le prêtre l'attend en haut et que Joachim et Anne la regardent partir depuis le bas de la composition. Le tableau appartenait, avec les Épousailles de la Vierge conservées dans la même salle, à un cycle des Histoires de la Vierge commandé par la confrérie vénitienne des Albanesi.
Les Épousailles de la Vierge, peintes vers 1504-1508 pour le même cycle, mettent en scène l'épisode apocryphe du choix de Joseph parmi les prétendants de Marie : dans un temple orné d'une ménorah, Joseph est désigné vainqueur tandis que les prétendants éconduits brisent de dépit les bâtons qu'ils avaient présentés — chacun symbole de leur candidature. Vues côte à côte, les deux toiles racontent la même histoire à quelques années d'écart, avec le même sens vénitien du détail architectural et des foules bigarrées qui a fait la réputation de Carpaccio.
4. Salle VIII — le dernier Bellini, et un tableau monumental
Non loin, une Madone à l'Enfant de Bellini datée de 1510 — signée et datée sur une pierre au premier plan, à côté d'un guépard couché — referme la boucle ouverte par la Pietà de la salle VI : Bellini a alors quatre-vingts ans passés, quatre ans après la mort de Mantegna, et continue pourtant d'absorber les innovations des peintres de la génération suivante. Une restauration menée en 1986-1987 a révélé qu'il n'existait aucun dessin préparatoire sous le paysage du fond, et qu'il appliquait par endroits la peinture directement du bout des doigts. Entre cette toile et la Pietà de sa jeunesse, un demi-siècle sépare les deux Bellini que ces salles permettent de voir côte à côte.
Dans la même salle VIII, le monumental Saint Marc prêchant à Alexandrie (1504-1507, huile sur toile, 347 × 770 cm) est commandé en 1504 à Gentile Bellini pour la salle de réception de la Scuola Grande di San Marco, à Venise. Gentile meurt en 1507, l’œuvre inachevée, et son frère Giovanni la termine, comme le prévoyait son testament. On débat de la part de chacun : Gentile aurait fixé la structure d’ensemble, mêlant architecture vénitienne et éléments méditerranéens et orientaux — obélisques, minarets — familiers du peintre depuis sa mission diplomatique à Constantinople, auprès de Mehmed II, en 1497 ; Giovanni aurait peint les portraits intenses des membres de la confrérie, à gauche.
Combien de temps
Trois salles voisines, huit œuvres : comptez environ une heure pour l'ensemble ; une quinzaine de minutes suffisent en ne comparant que les deux Christs morts et les deux Pietà/Madones de la salle VI.
- Le Christ mort (Mantegna) — 8 minutes.
- Le Polyptyque de saint Luc (Mantegna) — 7 minutes.
- La Pietà (Bellini) — 8 minutes.
- La Madonna greca (Bellini) — 7 minutes.
- La Présentation de la Vierge au Temple (Carpaccio) — 8 minutes.
- Les Épousailles de la Vierge (Carpaccio) — 7 minutes.
- La Madone à l'Enfant, 1510 (Bellini) — 7 minutes.
- Saint Marc prêchant à Alexandrie (Gentile et Giovanni Bellini) — 8 minutes.
Sources et vérification
Vérifié sur les notices officielles de la Pinacothèque de Brera (pinacotecabrera.org) et recoupé avec Wikipédia FR/EN/IT.
- Pinacoteca di Brera — Lamentation over the Dead Christ, Mantegna
- Wikipedia EN — Lamentation of Christ (Mantegna)
- Art & Object — Mantegna and Bellini: Sibling Rivalry in the Venetian Renaissance
- Wikipedia EN — Andrea Mantegna
- Pinacoteca di Brera — Saint Luke Polyptych, Mantegna (Sala VI)
- Wikipedia IT — Polittico di san Luca
- BreraPlus — Madonna and Child (The Greek Madonna), Bellini
- Pinacoteca di Brera — Presentation of the Virgin in the Temple, Carpaccio (Sala VII)
- Wikipedia IT — Storie della Vergine (Carpaccio)
- Pinacoteca di Brera — Marriage of the Virgin, Carpaccio (Sala VII)
- Pinacoteca di Brera — St. Mark Preaching in Alexandria, Gentile and Giovanni Bellini (Sala VIII)
- Wikipedia EN — Madonna and Child (Bellini, Milan, 1510)
- Wikipedia IT — Pinacoteca di Brera (sale)
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La Pinacothèque de Brera, Milan
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