Une tour entière pour un seul peintre
Cette salle occupe l'une des tours du bâtiment est de la National Gallery, conçue par I. M. Pei et ouverte en 1978. Elle est presque entièrement consacrée à Mark Rothko, peintre d'origine lettone devenu l'une des figures centrales de l'expressionnisme abstrait américain d'après-guerre, connu pour ses grands aplats de couleur aux bords flous, pensés pour immerger le spectateur plutôt que pour représenter un sujet.
1. Un testament vidé de son sens en quelques mois
Mark Rothko se suicide en février 1970, laissant en héritage près de 800 œuvres. Ses trois exécuteurs testamentaires signent quelques mois plus tard deux accords avec la galerie Marlborough : la vente de 100 tableaux pour 1,8 million de dollars, et la mise en dépôt-vente des 698 tableaux restants — des prix jugés plus tard scandaleusement bas, alors que plusieurs œuvres sont revendues presque aussitôt six à dix fois plus cher.
L'un des trois exécuteurs, Bernard Reis, se révèle être en même temps administrateur, secrétaire et trésorier de la galerie Marlborough elle-même — un conflit d'intérêts flagrant que les filles de Rothko, Kate et Christopher, portent devant la justice new-yorkaise.
2. Un jugement qui recrée l'héritage du peintre
Le 18 décembre 1975, le juge Millard Midonick donne raison aux enfants Rothko : les deux exécuteurs fautifs sont démis de leurs fonctions et condamnés, avec la galerie Marlborough, à environ 9,25 millions de dollars de dommages et intérêts, et Marlborough doit restituer à la succession 658 tableaux non encore revendus à des acheteurs de bonne foi.
C'est cette masse d'œuvres récupérées qui forme, via la Fondation Mark Rothko créée pour gérer l'héritage, le noyau du don d'environ 1 000 œuvres fait à la National Gallery of Art en 1986 — la plus importante collection publique au monde consacrée à ce peintre, née directement d'un scandale de succession plutôt que d'un simple don de mécène.
3. 1946-1948, des figures aux multiformes
Personage Two, peint en 1946, précède les multiformes. Cette huile sur toile d’environ 1,4 m de haut date d’une période où Rothko travaille encore dans une veine liée au surréalisme, avant de s’orienter vers les rapports d’espace, de couleur et d’échelle. Comme les autres toiles du don de la Fondation Mark Rothko, elle passe après la mort du peintre par la galerie Marlborough (1970), revient à la succession en 1977, puis à la Fondation en 1979, avant d’entrer à la National Gallery en 1986.
No. 9, peint en 1948, appartient encore à la période dite des « multiformes » : des masses de couleur aux contours irréguliers, pas tout à fait les rectangles qui feront sa signature quelques mois plus tard. Les rouges et les oranges vifs y contrastent avec des bleus et des noirs plus profonds, aux bords doux et flous qui donnent l'impression que les formes flottent les unes devant les autres plutôt que d'être simplement juxtaposées.
No. 10, de 1948, fait partie des « multiformes » peintes entre 1947 et 1949, le passage vers son style mature. Sur ce format vertical (164 × 108 cm), de fines couches de peinture diluée dessinent des formes irrégulières qui affleurent et refluent sur le plan du tableau ; la toile marque le glissement d’une pratique encore surréaliste vers l’étude des rapports entre espace, couleur et échelle.
4. 1956-1964, la méthode à son sommet, puis Harvard
Une toile sans titre de 1956 montre Rothko au plus maître de sa technique : plusieurs couches de peinture et de colle de peau pigmentée, appliquées en glacis successifs, laissent affleurer les couches inférieures à travers les couches supérieures. Le résultat n’est jamais un aplat parfaitement uniforme — la couleur semble respirer, changer selon la lumière et la distance à laquelle on se place. Rothko répétera toute sa vie qu’il ne peint pas des rapports de couleurs abstraits, mais des émotions humaines fondamentales — la tragédie, l’extase, le destin.
L’une des esquisses de 1962 pour les Harvard Murals (huile sur toile, environ 206 × 186 cm) rappelle une commande célèbre : en 1960, l’économiste Wassily Leontief suggère à Rothko de peindre des toiles pour la salle à manger du dernier étage du Holyoke Center, à Harvard ; il les réalise en 1961-1962 et elles sont installées en 1964. Retirées en moins de quinze ans, elles avaient pâli sous la lumière du soleil, le pigment rouge instable employé par Rothko s’altérant peu à peu.
No. 6 (?), de 1964, mêle huile, acrylique et techniques mixtes sur une toile de 2,36 m sur 1,93 m ; le point d’interrogation figure dans le titre porté au catalogue du musée. Elle est peinte deux ans après les esquisses de Harvard.
5. 1969-1970, le dernier acte
Une toile sans titre de 1969 marque le début du dernier chapitre : les couleurs vives cèdent la place à des gammes plus sourdes, annonçant la série finale. Une toile sans titre de 1970, dite « noir sur gris », peinte dans les tout derniers mois de sa vie, appartient à cette ultime série de compositions en noir et gris, noir et brun, que Rothko peint alors que sa santé décline gravement. Il affirmera lui-même que ces toiles évoquaient la mort — il se suicide peu après en avoir achevé une.
Cette dernière toile a suivi un parcours mouvementé avant d'arriver à Washington : de l'atelier de l'artiste à la galerie Marlborough en 1970, puis retour à la succession en 1977 après le procès, puis à la Fondation Mark Rothko en 1979, avant le don à la National Gallery en 1986 — un trajet qui résume à lui seul toute l'histoire racontée dans cette salle.
Combien de temps
Laissez du temps à vos yeux pour s'adapter aux aplats de couleur — ces tableaux, pensés pour de longues salles d'exposition, se lisent lentement, pas d'un coup d'œil. Comptez environ une heure pour les huit toiles avec leur contexte.
- Repères sur Rothko et la tour du bâtiment est — 5 minutes.
- Le testament vidé de son sens — 6 minutes.
- Le procès de 1975 — 6 minutes.
- Personage Two, 1946 — 5 minutes.
- No. 9, 1948 — 6 minutes.
- No. 10, 1948 — 5 minutes.
- Sans titre, 1956 — 5 minutes.
- Esquisse pour les Harvard Murals, 1962 — 6 minutes.
- No. 6 (?), 1964 — 5 minutes.
- Sans titre, 1969 — 5 minutes.
- Sans titre (noir sur gris), 1970 — 6 minutes.
Sources et vérification
Vérifié auprès des notices officielles de la National Gallery of Art (nga.gov) et recoupé avec Wikipédia FR/EN.
- National Gallery of Art — Mark Rothko
- National Gallery of Art — Who Is Mark Rothko? 9 Things to Know
- Wikipedia EN — Rothko case
- National Gallery of Art — Rothko Foundation, Inc., Mark, The (provenance)
- National Gallery of Art — No. 9, 1948
- National Gallery of Art — Personage Two, 1946
- National Gallery of Art — No. 10, 1948
- National Gallery of Art — Untitled (Harvard Mural sketch), 1962
- National Gallery of Art — No. 6 (?), 1964
- Harvard Art Museums — Mark Rothko’s Harvard Murals
- National Gallery of Art — Untitled, 1970 (Gallery E615)
- Wikipedia EN — Untitled (Black on Grey)
Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site du National Gallery of Art, Washington avant de suivre un itinéraire.
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