Une salle de primitifs flamands, et un secret d'État
Cette galerie rassemble des chefs-d'œuvre de la peinture des Pays-Bas du XVe et du début du XVIe siècle : Van Eyck, Van der Weyden, Petrus Christus, Memling, Michel Sittow, Juan de Flandes. Un seul de ces tableaux a une origine plus trouble que les autres : l'Annonciation de Van Eyck, vendue en secret par le gouvernement soviétique au tout début des années 1930. Les autres sont entrés au musée par des voies plus classiques du marché de l'art européen : la plupart dans la collection Mellon, entre 1927 et 1936, trois autres grâce au fonds Ailsa Mellon Bruce, entre 1965 et 1967.
1. Staline vend l'Ermitage pour financer l'industrialisation
En 1928, le gouvernement soviétique ordonne à l'Ermitage de dresser la liste de ses œuvres les plus précieuses en vue d'une vente à l'étranger. Entre 1930 et 1934, plus de deux mille œuvres du musée sont discrètement vendues aux enchères ou directement à des acheteurs privés, pour financer en devises étrangères le premier plan quinquennal d'industrialisation soviétique — la même politique qui provoquera, dans les années suivantes, une famine dévastatrice en Ukraine et dans plusieurs régions rurales de l'URSS.
L'industriel américain Andrew W. Mellon, alerté par la galerie new-yorkaise Knoedler & Company, acquiert 21 tableaux de l'Ermitage en 1931, parmi lesquels l'Alba Madonna de Raphaël et la Vénus au miroir de Titien, aujourd'hui visibles dans d'autres salles du musée consacrées à la peinture italienne. Les transactions restent secrètes jusqu'en 1933, année où le New York Times révèle l'affaire au grand public.
2. L'Annonciation, achetée pour 502 899 dollars
L'Annonciation de Jan van Eyck, peinte vers 1434-1436, est achetée par Mellon en juin 1930 pour 502 899 dollars. Le panneau, probablement le volet gauche d'un triptyque disparu depuis avant 1817, a été transféré du bois vers une toile lors d'une restauration ancienne — une opération risquée et aujourd'hui rarement pratiquée, qui explique la texture particulière visible sur la surface peinte.
En 1937, Mellon fait don de l'ensemble de sa collection, y compris les tableaux de l'Ermitage, au gouvernement américain — un geste qui fonde officiellement la National Gallery of Art. Le musée où sont aujourd'hui exposés ces tableaux existe directement grâce à cette vente que le Kremlin aurait préféré garder secrète.
3. Van der Weyden et Petrus Christus, le portrait et le sacré
Le Portrait d'une dame de Rogier van der Weyden, peint vers 1460, montre une femme non identifiée dans une pose de trois quarts sur un fond bleu sombre, avec une dignité réservée qui laisse deviner une origine noble. Entré dans la collection Mellon (inventaire 1937.1.44), ce panneau est considéré par les historiens de l'art comme d'une qualité supérieure à une version proche conservée à la National Gallery de Londres, attribuée seulement à l'atelier du peintre.
La Nativité de Petrus Christus, peinte vers 1450, montre la Sainte Famille sous une arcade en trompe-l'œil ornée de reliefs sculptés en grisaille, entourée de quatre anges, tandis qu'un paysage s'étend à l'arrière-plan. Achetée en décembre 1936 par le fonds Mellon, cette scène de dévotion inscrit la Nativité dans une chaîne d'événements plus large — la Chute et la Rédemption — par le jeu des reliefs qui l'encadrent.
4. Memling, un portrait profane transformé en saint
Le Portrait d'un homme tenant une flèche de Hans Memling, peint vers 1470-1475, montre un jeune homme aux yeux noisette, coiffé d'un haut bonnet brun, tenant l'empennage d'une flèche. Un examen a révélé qu'un halo et la flèche elle-même avaient été ajoutés après coup par une main plus tardive, transformant le portrait profane en effigie de saint Sébastien, martyr traditionnellement représenté percé de flèches — un ajout retiré lors d'une restauration en 1912, mais dont l'ombre reste visible de près sur le panneau.
5. Sittow, peintre des cours d'Europe
Le Portrait de Diego de Guevara (?) de Michel Sittow, peint vers 1515-1518, montre un chevalier de l'ordre espagnol de Calatrava. Né à Reval — l'actuelle Tallinn, en Estonie — et formé dans la tradition des primitifs flamands, Sittow passe l'essentiel de sa carrière comme peintre de cour, travaillant successivement pour Isabelle de Castille puis pour les Habsbourg, ce qui explique la présence de son travail dans des collections aussi dispersées à travers l'Europe.
6. Van der Weyden, un saint Georges haut de 14 centimètres
Le Saint Georges et le dragon, attribué à Rogier van der Weyden et daté vers 1432-1435, est une huile sur bois dont la surface peinte ne mesure que 14,3 par 10,5 centimètres. Le saint transperce le dragon tandis que la princesse Cléodolinde, à genoux, prie ; à l’arrière-plan, une ville fortifiée et un château se dressent au-dessus d’une falaise fantastique. L’attribution reste prudente : le spécialiste John Oliver Hand tient Rogier pour l’auteur le plus probable, sans exclure un membre de l’atelier ou un suiveur de Campin ou de Rogier.
Le tableau est signalé dès 1902 dans la collection du général Plaoutine, à Saint-Pétersbourg, puis passe par héritage à une famille anglaise avant d’être vendu chez Sotheby’s à Londres, le 16 mars 1966, et acheté par la National Gallery of Art.
7. Le retable d’Isabelle la Catholique : Sittow et Juan de Flandes
L’Assomption de la Vierge de Michel Sittow, peinte vers 1500-1504, est un minuscule panneau à l’huile de 21,1 par 16,2 centimètres. Elle faisait partie d’un retable de quarante-sept petits panneaux sur la vie du Christ et de la Vierge, commandé par la reine Isabelle de Castille, et compte, avec l’Ascension de la National Gallery de Londres, parmi les deux seules œuvres de Sittow solidement documentées.
La Tentation du Christ de Juan de Flandes, vers 1500-1504 (21 par 15,5 centimètres), vient du même retable : le Christ, assis sur un bloc de pierre brute, en robe bleu sombre, fait un geste de refus. Après la mort de la reine en 1504, les panneaux se retrouvent chez Marguerite d’Autriche, régente des Pays-Bas, dont les inventaires de 1516 et 1524 les mentionnent. Charles Quint offre ensuite la Tentation à son épouse Isabelle de Portugal, puis elle est à Madrid chez Philippe II ; vendue à Londres chez Christie’s en 1967, elle entre la même année à la National Gallery of Art.
Combien de temps
Cherchez les dates d'acquisition sur les cartels de cette salle : un seul tableau, l'Annonciation, mentionne l'Ermitage — repérez-le au milieu des autres provenances. Comptez environ une heure pour les huit tableaux.
- Repères sur la salle des primitifs flamands — 5 minutes.
- La vente secrète de l'Ermitage — 6 minutes.
- L'Annonciation (Van Eyck) — 9 minutes.
- Portrait d'une dame (Van der Weyden) — 6 minutes.
- La Nativité (Petrus Christus) — 6 minutes.
- Portrait d'un homme tenant une flèche (Memling) — 6 minutes.
- Portrait de Diego de Guevara (?) (Sittow) — 6 minutes.
- Saint Georges et le dragon (Van der Weyden) — 6 minutes.
- L’Assomption de la Vierge (Sittow) — 6 minutes.
- La Tentation du Christ (Juan de Flandes) — 5 minutes.
Sources et vérification
Vérifié auprès des notices officielles de la National Gallery of Art (nga.gov) et recoupé avec Wikipédia FR/EN.
- National Gallery of Art — The Annunciation, Jan van Eyck
- Wikipedia EN — Soviet sale of Hermitage paintings
- Wikipedia EN — List of paintings in the National Gallery of Art formerly in the Hermitage Museum
- Wikipedia EN — Annunciation (van Eyck, Washington)
- National Gallery of Art — Portrait of a Lady, Rogier van der Weyden
- National Gallery of Art — The Nativity, Petrus Christus
- National Gallery of Art — Portrait of a Man with an Arrow, Hans Memling
- National Gallery of Art — Portrait of Diego de Guevara (?), Michel Sittow
- National Gallery of Art — Saint George and the Dragon, Rogier van der Weyden
- National Gallery of Art — The Assumption of the Virgin, Michel Sittow
- National Gallery of Art — The Temptation of Christ, Juan de Flandes
Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site du National Gallery of Art, Washington avant de suivre un itinéraire.
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La National Gallery of Art, Washington
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