Une salle sans unité de lieu ni d'époque
Rien ne relie a priori un panneau de Raphaël peint à Pérouse vers 1502 et une toile de Tiepolo peinte à Venise deux siècles plus tard : ni l'atelier, ni la génération, ni même le format. Cette salle assume ce grand écart plutôt que de le masquer, en réunissant des exemples de peinture italienne du début du XVIe au début du XVIIIe siècle — de la Haute Renaissance florentine et romaine jusqu'au baroque tardif vénitien.
Le fil conducteur n'est donc pas stylistique : c'est celui d'une collection privée anglaise du début du XIXe siècle, capable de réunir des pièces de toutes les écoles italiennes sans se limiter à une période — un genre de sélection qu'aucun musée ne referait aujourd'hui de la même manière.
1. Deux fragments d'un retable dispersé
Saint François d'Assise et Saint Antoine de Padoue, deux petits panneaux à l'huile de 25,6 sur 16,4 centimètres chacun, sont peints par Raphaël vers 1502, alors qu'il travaille encore à Pérouse dans l'orbite du Pérugin. Ils formaient à l'origine les deux extrémités de la prédelle du retable Colonna, une grande commande peinte pour les clarisses de l'église Saint-Antoine de Padoue à Pérouse — l'un des rares ensembles de jeunesse de Raphaël dont on connaît avec précision la destination d'origine.
Le retable a été démembré, comme tant d'autres, après avoir quitté l'église pour le marché de l'art : le panneau central, avec l'un des panneaux de prédelle, se trouve aujourd'hui au Metropolitan Museum de New York ; un autre panneau de prédelle est à la National Gallery de Londres ; un troisième à l'Isabella Stewart Gardner Museum de Boston. Les deux petits saints de Dulwich en sont les derniers fragments dispersés — pas des copies, pas des œuvres d'atelier, mais des morceaux authentiques d'un ensemble aujourd'hui éclaté sur deux continents. Approchez-vous : à cette échelle, chaque visage tient dans la paume d'une main.
2. Tiepolo et Ricci, la Venise du XVIIIe siècle
Deux siècles séparent ces fragments de jeunesse de Raphaël de Joseph recevant l'anneau de Pharaon, peint par Giambattista Tiepolo vers 1733-1735 : le sujet, tiré de la Genèse, montre Pharaon remettant à Joseph l'autorité sur l'Égypte, et le trompettiste le plus éloigné du spectateur serait un autoportrait du peintre. Longtemps attribué à son fils Domenico, le tableau a fait l'objet d'une importante restauration depuis 2016, qui lui a rendu son éclat d'origine.
La Résurrection, accrochée dans la même salle, n'est pas de Tiepolo mais de Sebastiano Ricci, peintre vénitien d'une génération antérieure : datée de la fin de son séjour londonien, vers 1714-1716, c'est l'une des deux esquisses connues (modelli) pour la fresque de l'abside de la chapelle du Royal Hospital de Chelsea — un témoignage rare du travail préparatoire d'un peintre vénitien pour une commande anglaise de grande envergure, où l'on reconnaît des emprunts à Véronèse pour les anges soulevant le couvercle du tombeau et au Carrache pour les soldats endormis.
Précision d’accrochage : selon le site de la galerie, Joseph recevant l’anneau de Pharaon est présenté en salle 12, alors que les Raphaël, Carlo Dolci et Guido Reni de ce parcours sont en salle 2.
3. Guercino et Carlo Dolci, deux Italies du XVIIe siècle
Guercino, peintre bolonais actif dans la première moitié du XVIIe siècle, est connu pour un clair-obscur dramatique hérité du caravagisme, qu'il applique aussi bien aux scènes religieuses qu'aux sujets antiques. Sainte Cécile, peinte en 1649, le montre au sommet de cette manière : la sainte patronne des musiciens joue de l'orgue tandis qu'un ange tient un livret de musique à ses côtés, dans un clair-obscur qui modèle le visage et les mains avec une intensité dramatique typique de la peinture bolonaise de sa génération, dans la lignée des Carrache.
Carlo Dolci, peintre florentin de la même période, prend le contre-pied de cette violence picturale. Sainte Catherine de Sienne, peinte vers 1665-1670, montre la sainte en habit de tertiaire dominicaine, une couronne d'épines sur la tête — allusion à une vision où le Christ lui proposait de choisir entre une couronne d'or, gage de richesse terrestre, et une couronne d'épines, gage de gloire céleste. Son livre repose sur un crâne, memento mori classique, tandis qu'une larme unique, presque transparente, coule sur sa joue : une piété douce et lisse, peinte avec une minutie presque photographique, très éloignée des contrastes de Guercino. Entre ces deux tempéraments italiens du XVIIe siècle, la salle donne à voir deux manières opposées de peindre le sacré à la même époque — l'une par le choc de la lumière, l'autre par la douceur du fini.
4. Guido Reni, un tableau longtemps déclassé
Le Saint Sébastien de Guido Reni, peint entre 1620 et 1639 environ, a connu une histoire d'attribution mouvementée : catalogué comme une œuvre d'atelier en 1880, puis rétrogradé au rang de simple copie en 1980, il n'est reconnu que plus récemment comme l'une des deux versions autographes peintes par Reni lui-même — l'autre se trouvant aujourd'hui à la Auckland Art Gallery, en Nouvelle-Zélande, dans un format plus petit et avec des coloris légèrement différents. Le tableau, resté inachevé du vivant du peintre, comptait pourtant parmi les pièces les plus célébrées de la collection Dulwich au XIXe siècle.
Le contraste avec les deux tableaux voisins est net : là où Guercino et Dolci cherchent la ferveur religieuse, Reni peint un martyre au corps presque classique, plus proche de l'antique que du pathos baroque — une autre variation, dans cette même salle, sur ce que peut être la peinture sacrée italienne d'un même siècle.
5. Salle 2 — le plus ancien tableau de la collection, un Véronèse en fragment, Salvator Rosa et un modello de Tiepolo
Un jeune homme (vers 1500, huile sur panneau, 38,7 × 40,5 cm) est le plus ancien tableau de la collection de Dulwich. Le modèle, un léger sourire aux lèvres, regarde au loin ; son identité est inconnue, mais chaque mèche de cheveux ondulés brille comme sous un soleil italien venu de la gauche, hors cadre. Sans doute peint à Florence, avec un réalisme minutieux inspiré des œuvres nordiques rapportées par les marchands, le portrait a été rogné à un moment de son histoire. Un cachet de douane au revers atteste qu’il a été exporté de Florence ; les fondateurs de la galerie l’ont acheté comme un Léonard de Vinci, alors qu’on l’attribue aujourd’hui à Piero di Cosimo (1462-1522).
Saint Jérôme avec Girolamo Petrobelli, de Véronèse (vers 1563, huile sur toile, 224,5 × 120 cm), n’est qu’un fragment du grand retable Petrobelli, commandé par Antonio et Girolamo Petrobelli pour leur chapelle funéraire dans l’église San Francesco de Lendinara. L’église est démolie à la fin du XVIIIe siècle ; en 1789, le retable est chez un marchand vénitien qui le divise et le vend par morceaux — ce fragment aux fondateurs de la galerie, Noel Desenfans et Francis Bourgeois. Les bords avaient été repeints pour effacer les restes de saint Michel terrassant le diable, et ne sont mis au jour que vers 1950. Le bas gauche du retable, avec saint Antoine abbé et Antonio Petrobelli, est aujourd’hui à la National Gallery of Scotland, à Édimbourg ; le haut, avec le Christ mort, à la Galerie nationale du Canada, à Ottawa.
Soldats jouant aux dés, de Salvator Rosa (probablement 1656-1658, huile sur toile, 77,1 × 61,6 cm, signé « S Rosa »), vient d’un peintre qui travaille à Rome en même temps que Poussin et Claude mais rejette la beauté idéale qu’ils poursuivent : sa nature est aride et hostile, peuplée de sorcières, de soldats et de brigands. La scène nocturne, au ciel menaçant, est dominée par un soldat debout, fortement éclairé, qui reprend en sens inverse une figure de ses eaux-fortes des « Figurine ». Très populaire dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, le « sauvage Rosa » devient un héros pour les romantiques ; Ruskin jugeait son art infecté par le « souffle de dragon » du mal.
Diane, Apollon et des nymphes, de Giambattista Tiepolo (vers 1750, huile sur toile, 66,3 × 33 cm), est un modello : l’esquisse peinte d’un plafond à fresque de la villa Cornaro, à Merlengo, en Vénétie, que le commanditaire de la famille Cornaro devait voir avant le début du travail. Diane est entourée de cerfs et de chiens, un petit croissant de lune au-dessus de la tête ; Apollon tient une lyre.
Combien de temps
Les deux petits Raphaël méritent qu'on s'y attarde malgré leur taille modeste ; le reste de la salle se parcourt plus vite, en comparant les tempéraments plutôt qu'en cherchant un fil chronologique strict.
- Saint François d'Assise (Raphaël) — 7 minutes.
- Saint Antoine de Padoue (Raphaël) — 7 minutes.
- Joseph recevant l'anneau de Pharaon (Tiepolo, salle 12) — 8 minutes.
- La Résurrection (Ricci) — 7 minutes.
- Sainte Cécile (Guercino) — 8 minutes.
- Sainte Catherine de Sienne (Carlo Dolci) — 8 minutes.
- Saint Sébastien (Guido Reni) — 8 minutes.
- Un jeune homme (Piero di Cosimo) — 6 minutes.
- Saint Jérôme avec Girolamo Petrobelli (Véronèse) — 6 minutes.
- Soldats jouant aux dés (Salvator Rosa) — 5 minutes.
- Diane, Apollon et des nymphes (Tiepolo, modello) — 5 minutes.
Sources et vérification
Faits vérifiés via le site de Dulwich Picture Gallery, le Metropolitan Museum of Art et des sources croisées (Art UK, Wikipédia FR/EN, Wikimedia Commons) pour les attributions, dates et dispersions d'œuvres.
- Art UK — Saint Anthony of Padua (Dulwich Picture Gallery)
- Dulwich Picture Gallery — Saint Anthony of Padua
- Dulwich Picture Gallery — Saint Francis of Assisi
- The Metropolitan Museum of Art — Raphael, Madonna and Child Enthroned with Saints (Colonna Altarpiece)
- Dulwich Picture Gallery — The Resurrection (Sebastiano Ricci)
- Wikimedia Commons — Paintings by Sebastiano Ricci in the Dulwich Picture Gallery
- Dulwich Picture Gallery — Joseph Receiving Pharaoh's Ring (Tiepolo)
- Dulwich Picture Gallery — Saint Cecilia (Guercino)
- Dulwich Picture Gallery — Saint Catherine of Siena (Carlo Dolci)
- Dulwich Picture Gallery — Saint Sebastian, Guido Reni
- Wikipedia EN — Saint Sebastian (Reni, Dulwich)
- Dulwich Picture Gallery — A Young Man, Piero di Cosimo (Room 2)
- Dulwich Picture Gallery — Saint Jerome with Girolamo Petrobelli, Veronese (Room 2)
- Dulwich Picture Gallery — Soldiers Gambling, Salvator Rosa (Room 2)
- Dulwich Picture Gallery — Diana, Apollo and Nymphs, Tiepolo (Room 2)
Les accrochages et les ouvertures de salles peuvent changer. Vérifiez le jour même sur le site de la Dulwich Picture Gallery avant de suivre un itinéraire.
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Dulwich Picture Gallery, Londres
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