Le plus vieux tableau de toute la Tate, entouré de migrations
La salle réunit des portraits de cour peints entre les dernières années du règne d'Henri VIII et le règne de Charles Ier — près d'un siècle de dynasties Tudor puis Stuart racontées à travers les visages qu'elles ont fait peindre. Le fil conducteur de la salle n'est pourtant pas dynastique : c'est celui de la migration. La plupart des peintres les plus recherchés de la cour anglaise de cette période sont des immigrés, venus d'Europe du Nord, souvent après avoir fui des persécutions religieuses.
Ce parti pris curatorial se voit jusque dans le choix des œuvres contemporaines glissées au milieu des portraits anciens : Exodus II, de l'artiste palestinienne Mona Hatoum (2000), montre deux valises en cuir reliées par des mèches de cheveux humains. Hatoum, dont la famille a fui la Palestine en 1948 avant qu'elle-même ne se retrouve exilée par la guerre civile libanaise en 1975, place ici un objet contemporain d'exil au milieu de quatre siècles de portraits peints par des exilés d'une autre époque.
1. 1545 : le plus ancien tableau de la collection
Un homme au bonnet noir, peint par John Bettes en 1545, est le plus ancien tableau de toute la collection de la Tate. Une inscription au dos du panneau de chêne précise qu'il a été peint « en l'année de notre Seigneur 1545 » et que le modèle avait alors vingt-six ans — mais son identité reste inconnue. Le fond du tableau, aujourd'hui brun-orangé, était à l'origine bleu profond : Bettes a utilisé un pigment appelé smalt, du verre pilé, qui a la particularité de virer irrémédiablement au brun sous l'effet de la lumière au fil des siècles.
La technique de Bettes est si proche de celle de Hans Holbein le Jeune — peintre allemand lui-même installé en Angleterre comme portraitiste de la cour d'Henri VIII — que les historiens de l'art pensent qu'il a pu travailler dans son atelier. Deux générations avant les artistes flamands de cette salle, c'est déjà un Allemand qui définit l'art du portrait à la cour anglaise.
2. Une famille de peintres qui a fui le duc d'Albe
Marcus Gheeraerts le Jeune arrive en Angleterre vers 1568, à l'âge de six ou sept ans, avec son père Marcus Gheeraerts l'Ancien — l'un des milliers de protestants flamands qui fuient alors les Pays-Bas espagnols pour échapper aux persécutions sanglantes menées par le duc d'Albe contre les défections au catholicisme. Devenu adulte, le fils devient l'un des portraitistes les plus recherchés du règne finissant d'Élisabeth Ire, sous la protection du maître des tournois royaux Sir Henry Lee, puis portraitiste favori d'Anne de Danemark, l'épouse de Jacques Ier.
Gheeraerts n'obtient sa naturalisation anglaise qu'en 1618 — cinquante ans après son arrivée comme enfant réfugié, et alors qu'il peint la famille royale depuis des décennies. Son Portrait du capitaine Thomas Lee (1594) est l'un des tableaux les plus singuliers de la salle : Lee, soldat anglais des guerres d'Irlande soupçonné de trahison envers Élisabeth Ire, s'y fait peindre jambes nues, mêlant le costume du soldat irlandais qu'il combat à celui d'un héros romain. Une inscription latine gravée dans l'arbre derrière lui invoque Mucius Scaevola, ce Romain resté fidèle à Rome même captif de ses ennemis — Lee clame ainsi sa propre loyauté à la couronne anglaise, en pleine controverse sur ses allégeances.
3. Van Dyck, le Flamand devenu peintre du roi d'Angleterre
Anthony van Dyck arrive à Londres en 1632 et devient en quelques mois le portraitiste officiel de Charles Ier, avant d'être anobli par le roi la même année. Son Portrait de Sir William Killigrew (1638) montre ce courtisan et futur dramaturge en érudit mélancolique, le regard détourné du spectateur, appuyé pensivement contre un socle de colonne — une bague nouée d'un ruban à sa veste de satin noir suggère un souvenir amoureux ou un deuil. Le tableau formait à l'origine une paire avec le portrait de son épouse Mary Hill, peint la même année.
Comme Gheeraerts une génération plus tôt, Van Dyck importe en Angleterre un langage pictural formé sur le continent — ici les leçons de Rubens et du Titien — qui redéfinit durablement le portrait de cour anglais bien après sa mort en 1641.
4. Van Somer et Mytens, deux autres peintres venus des Flandres et de Hollande
Paul van Somer, peintre flamand arrivé en Angleterre vers 1616, devient rapidement l'un des portraitistes attitrés de la cour de Jacques Ier. Sa Lady Elizabeth Grey, comtesse de Kent (vers 1619) représente une ancienne demoiselle d'honneur d'Élisabeth Ire devenue comtesse, peinte avec la minutie dans le rendu des tissus et bijoux caractéristique des portraitistes venus des Pays-Bas.
Daniel Mytens l'Ancien, peintre néerlandais, devient à son tour portraitiste principal de la cour anglaise dans les années 1620, avant d'être supplanté par Van Dyck à son arrivée en 1632. Son Portrait de James Hamilton, comte d'Arran, à dix-sept ans (1623) témoigne du naturalisme nouveau que Mytens introduit dans le portrait de cour anglais, quelques années avant que Van Dyck ne l'éclipse.
5. Deux énigmes de la même salle : des jumelles peintes et un plafond jamais posé
The Cholmondeley Ladies, peint par un artiste anonyme vers 1600-1610, montre deux femmes assises dans un même lit, chacune tenant un nourrisson emmailloté dans les bras — une inscription en lettres d'or, en bas à gauche du panneau, précise qu'il s'agit de « deux dames de la famille Cholmondeley, nées le même jour, mariées le même jour, et accouchées le même jour ». Peint à l'huile sur quatre panneaux de chêne assemblés (88,6 x 172,3 cm), le tableau joue sur une symétrie presque parfaite entre les deux femmes, que seuls des détails — la dentelle, les bijoux, la couleur des yeux — permettent de différencier. Il entre dans les collections de la Tate en 1955, don d'un donateur resté anonyme.
Non loin, L'Apothéose de Jacques Ier et autres études : esquisse multiple pour le plafond de la Banqueting House, Whitehall, peinte par Pierre Paul Rubens vers 1628-1630, est l'unique esquisse connue pour l'ensemble de la composition du plafond que Charles Ier avait commandé à Rubens en hommage à son père Jacques Ier — un cycle toujours en place aujourd'hui à la Banqueting House de Whitehall, l'un des seuls plafonds peints par Rubens à ne jamais avoir quitté son emplacement d'origine. Cette huile sur panneau de chêne (94,7 x 63 cm), probablement peinte à Londres alors que Rubens y séjournait comme diplomate en 1629-1630, montre le roi porté vers le ciel — un premier jet d'idées que la Tate a acquis en 2008 pour 5,7 millions de livres, avec le soutien du National Heritage Memorial Fund et du Art Fund.
Combien de temps
Prenez le temps de repérer Exodus II au milieu des portraits anciens avant de vous arrêter sur les portraits peints par ces artistes venus du continent : c'est la juxtaposition qui donne son sens à la salle.
- Un homme au bonnet noir (Bettes, 1545) — 7 minutes.
- Portrait du capitaine Thomas Lee (Gheeraerts, 1594) — 8 minutes.
- Exodus II (Mona Hatoum) — 6 minutes.
- Portrait de Sir William Killigrew (Van Dyck, 1638) — 7 minutes.
- Lady Elizabeth Grey, comtesse de Kent (Van Somer, vers 1619) — 7 minutes.
- Portrait de James Hamilton, comte d'Arran (Mytens, 1623) — 7 minutes.
- The Cholmondeley Ladies — 9 minutes.
- L'Apothéose de Jacques Ier (Rubens) — 9 minutes.
Sources et vérification
Vérifié auprès des pages de collection de la Tate (tate.org.uk) et recoupé avec Wikipédia FR/EN.
- Tate — A Man in a Black Cap, John Bettes
- Tate — Tudor and Stuart Technical Research, Unknown Man in a Black Cap
- Wikipedia EN — John Bettes the Elder
- Wikipedia EN — Marcus Gheeraerts the Younger
- Tate — Exodus 2, Mona Hatoum
- Tate — Exiles and Dynasties, display
- Tate — Portrait of Captain Thomas Lee, Marcus Gheeraerts II
- Tate — Portrait of Sir William Killigrew, Sir Anthony Van Dyck
- Tate — Lady Elizabeth Grey, Countess of Kent, Paul Van Somer
- Tate — Portrait of James Hamilton, Earl of Arran, Daniel Mytens the Elder
- Tate — The Cholmondeley Ladies, Unknown artist
- Tate — The Apotheosis of James I and Other Studies, Rubens
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